lundi 16 juin 2008

Le Cheminot - chap II -

Comme l’on fait de coutume, lorsque l’on souhaite ménager un hôte de marque, afin de davantage pouvoir lui parler à souhait.

La nuit avait à présent laissé tomber son nocturne aspect à travers le paysage et donnait au décor un côté funèbre, transformant le maître du relais en une espèce de maître des cérémonies, ce fût toutefois l’impression qui me vint à l’esprit.

- « Mon sieur, me dit il, avec l’accent et les manières d’autrefois, j’ose vous faire la promesse que le misérable qui m’a apporté ce courrier n’avait de misère que l’aspect : c’était un cheminot, tout de noir vêtu avec un méchant bâton gris à la main, et l’air d’avoir la mort à ses chausses….

C’était Lui ! Dès cet instant, j’en étais sûr ! Qui était il ?

Les chevaux s’ébrouèrent et se mirent à la cadence. J’avais chemin faisant, lu et relu cette étrange missive et trop de détails sur ma vie et mon œuvre me faisaient comprendre peu à peu qu’il ne pouvait s’agir d’un mauvais tour, mais
d’autre chose….
Et d’autre part, comment ce bougre avait il pu me précéder à pieds, alors que j’avais fait chevaucher tambour battant ?
Ayant lu Pascal, durant les longues et interminables nuits passées près de ma mère à Mirosmesnil, c’est en cartésien que je trouvais la réponse:

Un autre fiacre avait dût nous doubler avant notre arrivée au relais, d’autant que j’avais laissé aller mes rèveries sans me préoccuper davantage, de la route, et c’est sans nul doute dans cet autre fiacre que notre mystérieux et macabre cheminot avait pris place ;

Ainsi, je réfléchissais, prenant l’air de la nuit, penché à la fenêtre, lorsqu’aussi soudainement que la première fois, l’immonde silhouette se tint devant le fiacre.

Et à nouveau, dans le lointain, je le vis distinctement, de son bras libre me faire signe de le rejoindre, comme cela s’était produit la toute première fois.
Et le pire, c’est que la course du fiacre, lancé dans sa direction, semblait lui obéir en tout point…

La tête toujours au dehors, j’ordonnais au cocher de stopper .
Dans un fracas épouvantable, où le vent, les hurlements du cocher , se mêlèrent aux hennissements des chevaux, je me ruais au dehors et malgré ma tête déjà à la fenêtre, le froid me gifla le visage, impitoyablement.

Le regard incrédule, mon cocher attendait mes ordres, sans mots dire.
La lune, provisoirement masquée par quelque nuage, m’interdisait de voir au delà de la ligne des chevaux.

Mais déjà, je savais que Lui, là-bas, pouvait nous voir…Il nous voyait.

Alors que seul le vent faisait gémir la nuit, je m’approchais de la lanterne et regardais ma montre: vingt deux heures et trente minutes …..

Je pris alors la seule décision possible en l’état :
« - Eusèbe, dis-je à mon cocher, je monte auprès de vous.
Et, joignant les gestes à la parole, je pris place à ses côtés sur l’estrade.
Avec toute la réserve qu’il convient aux gens de maison, il se mît en devoir de s’acquitter de sa tâche, sans paraître le moins du monde étonné de la situation de plus en plus étrange à laquelle j’étais confronté.

Je tentais, ayant pris de la hauteur d’apercevoir mon cheminot, mais une légère brume, que je n’avais pas remarquée l’instant d’avant, m’interdit toute vision.
Toutefois, je le savais maintenant, il était là, tout près.

Une chouette hulula brusquement de la forêt désormais toute proche.
A ma gauche, les roseaux s’étaient figés dans leur balancement….
Même le vent s’était tût et je vis à son teint pâle, que le sang de mon cocher s’était glacé dans ses veines….
S’il savait…..

Nous hurlâmes ensemble un « hue-dia » vigoureux, mais même le son de nos voix semblait comme figé dans l’espace.
La lune revint blafarde, éclairer d’une pâle lueur une nuit sombre et d’encre.

La moitié d’une heure venait de s’écouler, quand nous atteignîmes le cœur de la forêt, les chevaux allaient bon train, et je reprenais confiance, lorsque soudain, à la sortie d’une haie de grands chênes, je vis le bras ferme et décharné du macabre cheminot percer la nuit , enveloppé par les brumes revenues, et le teint blafard toujours éclairé par ce maudit rictus et qui, mêlant le geste à une parole que je comprenais parfaitement, malgré qu’elle n’ait jamais été prononcée, me disait : « - viens , viens, viens, ! ! ! ! «

Je voulus hurler de toutes mes forces, mais avant cela, je me tournais vivement vers Eusèbe, et, vît avec horreur, aux traits de son visage, à sa concentration, à son regard fixé tout droit vers les chevaux, qu'il regardait à gauche, alors que l’abominable cheminot noir nous avait croisé par la droite.
J’étais donc, une fois encore, le seul à l’avoir vu.

Je fis à nouveau arrêter notre équipage, et risquais mon regard en arrière :
Seule la brume, étonnement dense dans cette forêt, nous faisait obstacle.
Je mis pied à terre. La présence de la lettre , qu’un instant je relis à la lueur de l’acétylène, était la seule chose prouvant le caractère réelle cette indicible horreur, dans laquelle je me trouvais plongé…

à suivre...