Le lendemain, nous nous réveillons occupés. Comme toujours, les rumeurs les plus follescirculent : des dizaines de milliers de soldats Anglais et Français se sont rassemblés à Rouen, et font mouvement vers Courseulles…comme par hasard ! !…. Il nous faudra moins d’une semaine pour être fixés sur la futilité d’une telle rumeur : après une forte résistance , Rouen tombe sous le joug de l ‘ennemi le 9 Juin 1940.
A Courseulles, nous sommes paralysés : plus personne n’ose plus sortir dans la rue, depuis qu’une patrouille est passée en mairie pour emmener le maire que l’on a plus revu ! Nous avons peur : d’autant que le gouvernement n’est plus : il a quitté Paris pour Bordeaux, - en bon ordre- a dit la radio…Papa a rit nerveusement en entendant ce dernier commentaire .
Le 14 Juin est pour beaucoup de parisiens une date historiquement odieuse : celle de l’entrée des troupes Allemandes dans Paris à présent occupé. Pour moi, c’est le jour de la fin des cours qui se terminent deux semaines avant la date normale, pour cause d’occupation.
Le surlendemain, le 16, papa reprend confiance : la radio a annoncé la prise de pouvoir de Philippe Pétain, Grand Maréchal de France et Héros de Verdun : nous avons bon espoir.Le 17, c’est encore devant la TSF, que le Maréchal nous annonce à regrets qu’il faut cesser le combat.
Le 18 Juin, hourra : c’est mon anniversaire et en cet heureux événement, papa n’est pas parti à la pêche. Non pas en mon honneur, mais pour se plier à la nouvelle réglementation Allemande, relative aux flux des petites embarcations. Aussi, s’est il mis un peu plus tôt devant le poste, et c’est distraitement, presque nonchalamment, en ouvrant une bouteille, que nous entendons maman allumer la TSF et chercher la meilleure fréquence. En effet, depuis quelques jours, on ne capte plus qu’un infâme brouillage qui devient plus strident à mesure que l’on tente d’augmenter le volume du poste….
De guerre lasse, maman va tourner le bouton, quand son attention se porte sur de la réclame : il s’agit de la banane Française, et du savon « LUX », qui, selon le speaker, est le meilleur moyen d’éviter l’asphyxie cutanée…. en fait, ces quelques réclames françaises sont dites à l’initiative de Patrick Smith, vedette radiophonique de la BBC ! Celui-ci, a obtenu le droit de citation de réclames Françaises, afin de mieux capter les auditeurs des zones occupées…
Ici Londres… dit soudain une voix…des français parlent aux français….- « Ne quittez pas l’écoute….. - « Vous allez entendre un message du général De Gaulle….
- « Moi, général De Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et soldats Français, qui se trouvent en terre britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec ou sans leurs armes, j’invite les ouvriers, les ingénieurs, et tous les français en age de se battre, à se mettre en rapport avec moi.
- « Demain, comme aujourd’hui je vous parlerai à la radio de Londres….. »
Comment pourrais-je, malgré toutes ces années, oublier cette voix, oublier ces paroles… Oublier, non seulement la force de ce message, mais ce qu’il a eu comme résonance dans mon esprit.
Les frugales festivités liées à mon anniversaire sont maintenant achevées. Je suis à présent dans ma chambre. En bas, mes parents vaquent à des occupations ordinaires, réduites à leur plus strict minimum du fait de notre statut de secteur occupé . D’un seul coup, j’ai envers mes parents, un sentiment de critique sévère. Je me désole de leur manque de réaction en égard au message fort de cet inconnu, dont j’aimerai soudain qu’il soit de notre famille, moi qui d’une certaine manière n’en ai pas tout à fait une.

C’est décidé : je partirai dimanche ! J’ai d’abord pensé à mettre dans la confidence un ami bien senti, le petit fils de Monsieur Ménavel, avec lequel papa m’emmène parfois à la pêche.
Mais, non, j’ai bien trop peur qu’il ne me dénonce, d’autant que tout s’est affirmé en même temps dans mon esprit de folie : je vais prendre un bateau… le bateau de Ménavel, avec lequel papa va à la pêche.
Pas une seconde, je ne pense aux conséquences matérielles, émotionnelles et dramatiques, qui peuvent découler de ma décision, puisqu’à cet instant, je suis déjà en Angleterre…
Nous sommes le mardi 18 juin 1940, je partirai samedi soir….ainsi, du moins je l’espère, on ne découvrira mon forfait que lundi matin….Dans mon esprit infantile et naïf, j’ai la ferme
conviction que je pourrais même demander au général, de faire prévenir mes parents de l’emprunt, somme toute provisoire, du chalutier subtilisé !
Car je n’ai aucun doute sur la faisabilité de mon plan : tant et si bien que je ne me donne pas le mal de cogiter les détails afférents à mon départ, puisque dans mon esprit, je suis déjà arrivé !
Mercredi, jeudi, vendredi, samedi…je ne peux prévenir personne, de cela je suis sûr…
J’ai renoncé à remettre une lettre à Monsieur le curé de peur qu’il ne me trahisse…
Enfin, tout le monde dort à la Musardière…tout le monde, sauf moi ! D’un geste souple, j’ entr’ouvre la fenêtre, tire sur la petite ficelle que j’ai préalablement cachée sous le rebord de la gouttière…. Un gros hameçon réformé est fixé à une extrémité de la pelote…doucement, je la fais descendre jusqu’à terre, où se trouve l’échelle que j’ai déposée contre le mur de la maison….C’est sans bruit, dans la terre meuble et grasse, que celle-ci remonte jusqu’à moi… Presque trop facile…mon havresac sur le dos, je glisse un à un sur les barreaux jusque par terre, et aidé en cela par l’absence de la lune, je m’enfonce dans la douceur de la nuit.à suivre ...


Christophe de Cagny, né le 12 Janvier 1964 à Antony, Hauts de Seine , écrivain et homme d'affaires français.