Le jeune soldat jette un regard de droite à gauche afin de s'assurer qu'aucun gradé ne l'observe, et s'arrête....Fouillant dans sa poche, il en tire un morceau de papier déjà jaunit, et lit l'ordre de mission griffonné par son sergent chef, en ce matin du 15 Août 1961:
- " Sentinelle en observation et faction à l'angle de la Ruppiner Strasse et de la Bernauer Strasse.
Et c'était tout ... Pour le reste : débrouille-toi," lui avait dit l'Officier en s'éloignant.
Tout en reprenant sa marche de long en large, Hans se remémorait la Grande Allemagne, qu'il n'avait pas connu, mais que les vieux lui racontaient parfois, dans la relative chaleur des maisons encore debout, une fois la nuit tombée, loin des oreilles de l'occupant.
Une Allemagne réunifiée, chantant haut et fort, avec ces jeunes hommes réunis par millions, sous les Swasiska et les étandards déployés et brandis par des centaines de milliers de bras, sous les cris et les hurlements des foules en liesse, ivres de joie, communiant et jurant tous fidélité jusqu'à la mort au chef suprême, lequel leur avait promis un le Grand Reich pour mille ans.
Hans Conrad Schumann nait en 1942, au printemps, le soleil brille alors sur la grande Allemagne tandis que le Bourgmestre est passé par la maison remettre à sa mère la triste nouvelle : le père d' HANS est mort, à la fin de l'hiver, cloué comme des milliers d'autres aux portes de Moscou.Que dire et que se rapeller, lorsque l'on a cinq ans et que c'est au tour des soldats de Moscou de venir chez vous ? Peut-être les cris d'une mère que l'on entraîne de force, vers l'étable, tandis que les soldats vainqueurs attendent leur tour en riant...
Peût-être aussi se souvient il, Conrad, des soupes aux choux sans viandes, puis sans choux ?
Elle s'en va vite l'enfance, et puis l'oubli, seul issue possible d'une révolte d'adolescente morte avant d'être née. Il a bientôt vingt ans Conrad lorsque, dans une Allemagne perdue, liquéfiée, sans hommes, une patrie d'adolescents, il n'a pas de famille, pas de travail, pas d'avenir, alors il s'engage dans la police militaire, semblant d'armée d'Allemagne de l'Est, soldat d'une miette de l'ancien Reich, pour servir à Berlin, ville où survivent 4 millions de fantômes qu'encadrent les quatre des puissances militaires des pays qui l'ont vaincue.
Et le voici donc Hans Conrad Schumann, Bereitschaftpolizei, pauvre petit vapo, comme on apelle alors ces jeunes soldats à la solde bien maigre, de Moscou.
Le 13 Août 1961, en pleine nuit, Hans avait été réveillé en pleine nuit, au son du clairon, les Russes ont amenés des milliers de kilomètres de fil de fers barbelés, déjà rouillés, comme ceux sur lesquels son père était venu mourir là-bas, loin de lui.... vingt ans plus tôt, vingt ans déjà....Le lendemain, le 14 Août, Berlin est effectivement divisée en deux : d'Est en Ouest, puis le 15 Août, les Russes ont élevés les premiers éléments d'un grand mur de béton, lequel progresse et remplace peu à peu les barbelés déployés deux jours plus tôt...
Hans a maintenant dix neuf ans.... Dix neuf ans à Berlin Est, dix neuf ans sans présent, sans passé, sans avenir, dix neuf ans en unifiorme, à l'angle de la Ruppiner Strasse et de la Bernauer Strasse, pour une poignée de reichmarks dévalués..... dix neuf ans et soldat volontaire pour servir à Berlin....
Servir quoi, servir qui....?
Peu à peu la rue s'anime, du côté Américain, on crie, les enfants jouent, des véhicules vont et viennent, emportant avec eux les rires des enfants, qui quelquefois, le prenant pour un Russe, lui jette des pierres...

Soudain, d'un appartement situé à l'Est, non loin du carrefour où se trouve Hans, une vieille femme se jette par la fenêtre ! C'est la seule issue qu'elle a trouvée pour fuir les ruines d'un pays qui n'existe plus .... Des passants, côté Américain s'élancent et courrent à sa rescousse... Et la tire jusqu'au secteur Ouest.....Elle est grièvement blessée....
Côté soldats, tant à l'Est qu'à l'Ouest, personne n'a bougé ! Les civils semblent faire ce qu'ils veulent.....
La vieille femme est passée à l'Ouest, c'en est presque incroyable ! Mais avec ce mur qui en moins de trois jours, a séparé la ville en deux, ce ne sera bientôt plus possible : seuls quelques secteurs conservent encore leurs failles... Des secteurs comme celui que surveille Hans ....
Mais Hans, lui, qui le surveille ?
Hans Conrad Schumann Hans Conrad Schumann a soudain envie de pleurer....
Il torune le dos au barbelés, fait quelques pas encore, se retourne, et s'élance .... Le pas de ses lourdes bottes martelent le pavé, d'un geste, il détache le harnais de son fusil, qu'il laisse tomber en l'accompagnant au sol de la main, puis il court Hans Conrad Schumann, il court vers les barbelés, quand soudain surgit de nulle part : un photographe !!! Tant, pis, trop tard, Hans bondit et retombe de l'autre côté des barbelés .....
"clic" fait le Leica du photographe en immortalisant à jamais le saut vers la liberté !
Le photographe entre dans l'histoire, alors qu'Hans sort de Berlin: Peter Leibing, c'est son nom, obtiendra le prix international de la meilleure photo pour l'année 1961....
"KLAK" font les bottes du soldat en retombant au sol..... Premier pas vers la liberté.Une fois au sol : où aller .....Tout va alors très vite : une jeep de l'armée américaine surgit et un sergent hurle : -"Hey German ! Come on ! Quick ! "
Hans saute dans la jeep qui roule à présent à tombeau ouvert à travers Berlin, à travers Berlin Ouest...
Le sergent sort un packet de cigarette de son battle-dress et hilare lui dit : So, German, what's your name? "-Ich bin Hans Conrad Schumann répond l'Allemand....."
L'histoire retiendra son nom, mais pas son histoire....
Car Hans obtient rapidement le droit de voyager à travers l'Allemagne de l'Ouest, on lui fournit des papiers, une légitimité, mais peut-on réecrire l'histoire ?
Hans se marie avec celle qui devient madame Cunégonde Schumann -celà ne s'invente pas -
Ils vivent un temps à Gunzbourg, ville d'où est native son épouse.
Les années passent, Hans semble heureux loin de la RDA, sa terre natale....Mais la nostalgie du sol est la plus forte.... Aussi lorsqu'en 1989, le mur de la honte tombe, et qu'avec lui disparaissent, du moins le croie-t-on, les ultimes cicatrices de la seconde guerre mondiale, Hans Conrad Schumann retourne à l'Est, en haute Bavière.
Son départ de Günzburg est fêté par la presse locale qui l'interroge et apprend avec stupeur qu'il ne s'est jamais vraiment senti libre avant la chute du mur ......
Il s'installe à Kipfenberg, la petite ville qui l'a vu naître, le berceau de sa famille, retour aux sources après 30 années passées à l'Ouest....
Et contre toute attente, ces Allemands, ces compatriotes de l'Est, ces cousins, ses oncles et tantes qu'il retrouve croie-t-il avec bonheur, ces quelques rares amis, voisins, frères de race, demeurés à l'Est, le rejette, et le traite en étranger....
Que se passe t il alors dans la tête d'Hans Conrad ? Est-ce la goutte d' inhumanité qui fît alors déborder cette vie dévorée par la guerre...?
Alors que le monde entier fête la chute du mur de la honte, alors que tous les Allemands sont désormais réunis, il se retrouve, lui, qui, 30 ans avant les autres a fait le premier pas vers la liberté, rejetté par ses frères, qui lui font ressentir que peut être, il sera à jamais étanger quelque part....Alors Hans Conrad Schumann s'en va a petits pas à travers son verger, et c'est sur sa bonne vieille terre près d'Oberemendorf, non loin de son village natal de Kipfenberg, qu'il se donne la mort par pendaison le 20 Juin 1998.
Hans Conrad Shumann, le soldat qui avait choisi l'Ouest et la liberté, pensait peut être qu'il était déja mort, le jour de sa naissance, un printemps de Mars 1942.
Christophe de Cagny

Olga Segler : la femme qui se jette par sa fenêtre Peter Leibing qui immortalisa Hans Conrad
pour rejoindre l'Ouest en 1961 Conrad Schumann dans les années 90













































































































Christophe de Cagny, né le 12 Janvier 1964 à Antony, Hauts de Seine , écrivain et homme d'affaires français.