L'aube qui se lève sur les Champs-Elysées est triste et froide, lorsqu'un cabriolet traction gris perle descend l'avenue endormie en vire d'un coup sec dans l'avenue Georges Clémenceau, pour stopper brusquement au pied des marches du Grand Palais.L'homme qui sort de ce bolide flambant neuf en remontant son col, regarde un instant autour de lui, puis grimpe quatre à quatre l'escalier principal qui le sépare de l'accès à la grande nef.
Arrivé à l'entrée, un gardien fait quelques pas vers lui afin de s'enquérir de l'identité du visiteur, mais presqu'aussitôt y renonce après l'avoir dévisagé.Sous la nef, des centaines d'ouvriers s'affairent autour d'automobiles rutilantes, et tous saluent bien bas le visiteur au col de fourrure, qui arpente les allées en direction du plus grand stand de l'exposition....
Contemplant les pancartes peintes à la main, que les meccanos achèvent de positionner du haut de la nef, L'homme promène son regard sur les innombrables enseignes qui se disputent l'espace demeuré disponible au dessus des stands: Englebert, Delage, Voisin, Hispano, Packard, Delahaye, Panhard, Bugatti....
Plusieurs hommes en complet veston, ont rejoint en silence l'homme au col de fourrure et se tiennent derrière lui, n'osant interrompre le fil de ses pensées...
Cet homme que chacun regarde et salue avec respect tient en haleine le monde de l'automobile depuis des années, cet homme qu' Henry Ford lui-même tient pour un génie, c'est André Citroën...Et pourtant, en cette aube du 4 Octobre 1934, André Citroën a l'esprit ailleurs....
Ses finances sont au plus mal, ses banquiers vont, d'ici quelques jours, lui refuser toute nouvelle augmentation de crédit et ce salon de l'automobile, qui s'apprète à ouvrir ses portes au public à déjà quelque chose d'un champ du cygne....
Alors qu'un haut-parleur indique l'arrivée des premiers visiteurs, le hall s'emplit peu à peu du brouhaha de la foule où se mêlent curieux, badauds, ouvriers et bourgeois, tous unis, en cette fin d'année 1934, vers le rève désormais accessible, que représente pour chacun d'entre eux, la possession d'une automobile.Déjà la foule se presse particulièrement autour du stand Citroën où un splendide cabriolet rouge tranche, au regard des coloris de l'époque, parmi les gris anthracites et les noirs qui se multiplient au détour des allées...
Devant un parterre de visiteurs ébahis, sont exposés trois modèles de traction avant "22" cv...Il ne s'agit pas de prototypes, mais bien de véhicules de pré-série, dont les moteurs sont visibles, capots levés, au gré des demandes de visiteurs toujours plus curieux...
André Citroën se frotte les mains : cette nouvelle gamme de tractions avant proposée à des prix de 30% à 50% en dessous des tarifs de l'époque, va à n'en pas douter permettre à l'Usine du Quai de Javel, de voir l'avenir en rose....
Cinq versions allant de la limousine six glaces au cabriolet, en passant par un coupé exposé dans le même temps dans le hall d'exposition que possède la marque, place de l'Europe, Citroën a renoué une fois encore avec son rôle avant-gardiste, qui lui fait occuper le devant de la scène automobile depuis 1918...
Alors que les photographes du Figaro et de l'Intran, l'oeil rivé à leurs appareils , fixent pour l'éternité ces voitures de légende, André Citroën sourit à l'objectif: Dans moins de deux mois, ses usines seront mises en liquidation, dans moins d'un an, il sera mort...
Derrière lui, ultimes vestiges d'une aventure industrielle hors normes,se tiennent des automobiles qui, construites au nombre de 14 exemplaires, vont se perdre quasiment toutes, à tel point que certains douteront même un temps de leur réelle, mais brêve existence....Mais qu'importe tout celà...
En contemplant la foule immense qui se presse tout autour des chromes de ses tractions avant "22" en ce 4 Octobre 1934, André Citrën est un homme heureux...






































































































Christophe de Cagny, né le 12 Janvier 1964 à Antony, Hauts de Seine , écrivain et homme d'affaires français.